Comprendre une langue que l’on n’a jamais apprise : parmi toutes les promesses de l’humain augmenté, celle-ci est sans doute la plus ancienne et la plus universelle. Elle n’exige ni chirurgie ni implant. Elle tient aujourd’hui dans un objet que l’on glisse dans l’oreille, et elle pose, à petite échelle, toutes les questions que soulèvent les technologies d’augmentation : que gagne-t-on, que délègue-t-on, et que devient la capacité que la machine exerce à notre place ?
L’écouteur traducteur est à ce titre un cas d’école. L’appareil capte la voix d’un interlocuteur, la fait traduire par une intelligence artificielle et restitue le résultat dans l’oreille de celui qui le porte, avec un léger décalage. Rien n’est modifié dans le corps, et pourtant une faculté nouvelle apparaît : suivre une conversation en japonais, en portugais ou en arabe sans en connaître un mot. C’est la définition même d’une augmentation, obtenue par une prothèse que l’on retire le soir.
Une augmentation cognitive, pas seulement un gadget
On classe volontiers ces objets parmi les accessoires de voyage. Ils relèvent pourtant de la même famille que les aides auditives ou les lunettes : des dispositifs portés sur le corps qui étendent une fonction sensorielle ou cognitive. La différence est qu’ils ne corrigent pas un déficit. Ils ajoutent une compétence que leur porteur n’a jamais eue.
Les philosophes Andy Clark et David Chalmers ont proposé dès 1998 la thèse de « l’esprit étendu » : lorsqu’un outil est disponible en permanence, fiable et utilisé sans y penser, il fait partie du système cognitif de celui qui s’en sert. Une oreillette de traduction remplit de mieux en mieux ces trois conditions. Elle ne se contente pas d’aider à comprendre, elle devient une partie de la façon dont on comprend.
Ce que l’on gagne
- L’accès. Des échanges jusque-là impossibles deviennent ordinaires : demander un renseignement, négocier, plaisanter avec un inconnu.
- L’autonomie. Le voyageur, l’expatrié ou le professionnel n’a plus besoin d’un intermédiaire pour les situations courantes.
- L’égalité. Chacun parle dans sa propre langue, celle où il pense le mieux, au lieu que l’un des deux s’exprime dans un idiome qui le désavantage.
Ce que l’on délègue
Toute augmentation par délégation a une contrepartie. La machine choisit un mot parmi plusieurs, tranche une ambiguïté, lisse une nuance. L’utilisateur reçoit un sens, pas la phrase. Il ne sait pas ce qui a été perdu, et il n’a aucun moyen de le vérifier sur le moment.
Il confie aussi sa parole à un intermédiaire. Les traductions se calculent le plus souvent sur des serveurs distants : la conversation, y compris la voix de l’interlocuteur qui n’a rien demandé, transite par l’infrastructure d’une entreprise. L’augmentation de nos capacités se paie en données, ici comme ailleurs.
Faut-il encore apprendre les langues ?
La question revient à chaque délégation réussie. La calculatrice n’a pas supprimé l’enseignement du calcul, mais elle a changé ce que l’on en attend. Il est probable que la traduction automatique ait le même effet. Apprendre une langue ne sert pas uniquement à transmettre des informations. C’est aussi une manière d’entrer dans une culture, de saisir un humour, de comprendre ce qui ne se traduit pas. Aucune oreillette ne donne cela.
Ce que l’outil modifie, c’est le seuil d’entrée. On n’aura plus besoin de plusieurs années d’étude pour un premier contact. Reste à savoir si cette facilité donnera envie d’aller plus loin, ou si elle dispensera de l’effort. La réponse dépendra moins de la technologie que de l’usage que chacun en fera.
Du tympan au cortex
Les défenseurs du transhumanisme imaginent l’étape suivante : une traduction qui ne passerait plus par l’oreille mais par une interface neuronale, sans délai ni appareil visible. Nous en sommes loin. Les interfaces cerveau-machine actuelles visent d’abord à restaurer la parole ou le mouvement chez des patients paralysés, et leur usage chez des personnes en bonne santé soulève des objections médicales et éthiques majeures.
L’oreillette a le mérite inverse : elle est réversible. On la porte, on l’enlève, on peut s’en passer. C’est peut-être le bon critère pour juger une augmentation, bien avant sa puissance. Une faculté que l’on peut déposer sur la table de nuit reste un outil. Une faculté dont on ne peut plus se défaire devient une dépendance.
Une augmentation à hauteur d’homme
La traduction dans l’oreille n’a rien de spectaculaire, et c’est ce qui la rend intéressante. Elle montre que l’humain augmenté n’est pas un personnage de science-fiction, mais quelqu’un qui porte déjà sur lui des capacités qu’il ne possède pas. Elle rappelle aussi qu’une augmentation ne vaut que par ce qu’elle rend possible entre les personnes : ici, le plus vieux projet du monde, se comprendre.